Transgénose ou la représentation des corps à la torsion contrariée

 

Selon la définition du dictionnaire, la transgénose est une « modification du génome d'un être vivant par introduction d'un fragment d'ADN au stade d'ovule ou de jeune embryon, au cours d'une expérience ».

Cette définition correspond bien aux corps hybrides proposés dans la nouvelle série d'Emmanuel Lesgourgues, Transgénose. Ces groupes acrobatiques à deux, voire trois corps s’inscrivent dans une tradition maniériste de la représentation des corps à la torsion contrariée. La sculpture Renaissance est en effet particulièrement préoccupée par la dimension de l’écrasement au sol (comme le sont les corps de Trangénose), mais aussi par l’élévation et la verticalité dans un mouvement tournant hélicoïdal. On citera en exemple Hercule et le centaure Nessus de Jean Bologne ou Hercule et Antée (1600), un bronze de l’école de Jean Bologne, qui illustrent cette relation face/dos/face en hélice, avec soulèvement et terrassement simultanés.  

Les corps hybrides d’Emmanuel Lesgourgues sont des corps entrelacés dans des mouvements d’élévation et de soulèvement tournants. Ce conflit entre écrasement chtonien et aspirations ouraniennes crée une ambiguïté entre grâce chorégraphique (avec introduction dans ces duos de la bacchante, sensuelle prêtresse de la danse bacchique) et lourdes figures de lutteurs. Les corps enchevêtrés s’accouplent dans une danse érotique, se disposant peut-être à une pratique dionysiaque. 

Dans ces déformations anatomiques, l’artiste travaille particulièrement le rendu des épidermes. Le traitement particulier de la texture des corps et de la peau, dans des grains à boursouflure subtile ou plus prononcée, brouille les frontières entre dessin et sculpture. Les corps semblent être modelés dans de l'argile, ce qui accentue la puissance sculpturale de ces duos/trios. Soulignons ici la représentation du dos. Le dos en premier plan vient creuser une profondeur spatiale dans le tableau, non pas seulement adverbialement mais littéralement ; le dos devient portrait. 

                                      

Les perspectives étranges               

 

Il existe aussi dans cette série un rapport ténu entre articulation et désarticulation, avec la représentation des corps en raccourci, par vues en  plongée ou contre-plongée. C'est une grande tradition depuis l'école de Mantoue avec Mantegna. La perspective assigne le point de vue du spectateur non pas à un lieu neutre et abstrait, mais à un lieu significatif par rapport à la scène représentée ‒ significatif en ce sens qu’il est idéalement situé à l’intérieur de cette scène et peut assumer une fonction dans l’histoire représentée. Elle est généralement caractérisée par un drastique abaissement du point de vue d’où résulte un violent effet de contre-plongée. Ce n’est pas l’espace représenté qui se soumet à l’espace spectatoriel, c’est au contraire l’espace spectatoriel qui se subordonne à l’espace représenté, les déformations étant des raccourcissements et non des élongations. Cette logique des raccourcissements dans Transgénose, par complétude et coagulation des corps, suggère une suite d'exercices d'ordre érotique. Ces amalgames de nudité externalisent l'espace subjectif. Le spectateur lit une grammaire figurative de certaines versions du Kâma Sûtra ou de contenus initiatiques du tantrisme.

Transgénose se rattache à cette approche moderne où interrogations et pratiques entre sculpture et peinture vont devenir des engagements forts chez nos artistes modernes et contemporains. Nous renverrons le lecteur aux deux séries Hydroponie et Nature vivante d’Emmanuel Lesgourgues pour bien évaluer les glissements entre dessin et sculpture, fréquents dans ses approches artistiques. 

 

Emmanuel Lesgourgues pratique avec audace, en artiste chirurgien généticien, avec son stylet et sa tablette, des transgenèses de corps, corps masculin-féminin en une entité individuée, un hybride où (1+1) = 1 ou (1+1+1) = 1. 

Transgénose revisite les questionnements sur la représentation des corps à travers l’histoire de l’art, de la période maniériste au Radeau de La Méduse de Géricault. Les points révélés ici nous rappellent que derrière chaque œuvre contemporaine, des problématiques aiguës de l'histoire de l'art demeurent vivantes, trouvant toujours un engagement artistique pour les actualiser.

 

Jean-Claude Thévenin