Apparition

Cette figure iconique de la Vierge Marie dans sa représentation en Immaculée Conception issue de ses 18 apparitions à Lourdes en 1858 est traitée d’une façon très singulière par Emmanuel Lesgourgues d'une sculpture très sulpicienne. 

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Dans la tradition chrétienne elle fut souvent représentée en Vierge protectrice ou Vierge de miséricorde, Vierge en majesté, Vierge en gloire, en Immaculée Conception. Ces représentations sont des thèmes pour les artistes du Moyen Âge, dans la peinture byzantine et surtout depuis la Renaissance italienne jusqu'au XIXème siècle. Ces iconographies s’appuient en partie sur les évangiles de Matthieu et de Luc ainsi que sur divers textes apocryphes. La Vierge Marie incarne dans cette tradition de la chrétienté, la Mère, la matrice de l’énergie d’Amour et de Vie dans la matière. Lors du concile de 431 à Éphèse, Marie est officiellement proclamée Théotokos, « Mère de Dieu ». 

Mais cette figure emblématique et mythologique appartient aussi à d’autres traditions culturelles qui depuis la Préhistoire et à travers divers peuples, ont adoré des grandes déesses de l’amour, maternel ou sexuel, parfois les deux en même temps. Elle s’est incarnée sous différents noms : Inanna ou Ishtar en Mésopotamie, Hathor en Égypte, Aphrodite en Grèce, Vénus à Rome par exemple. Le culte de Marie, postérieur aux Évangiles, s’est imposé tardivement. Pour que le christianisme ait des chances de conquérir l’Empire romain, il fallait à la nouvelle religion une figure féminine tutélaire afin d’assurer le relais auprès de populations habituées à honorer de grandes déesses et des reines divinisées. Elle est l’Immaculée Conception qui engendrera un Être de matière mais surtout de lumière nommé Jésus. Marie « Mère de Dieu », sera un Être ascensionné dont le 15 août de chaque année célébrera l'Assomption. Fête introduite au Vème siècle par l'évêque Cyrille d'Alexandrie.

 

Voilà les brefs liens historiques et mythologiques de cette série Apparition de 2020 de Emmanuel Lesgourgues. À y regarder de plus près artistiquement, cette série déroule un processus au ralenti de 6 Vierges au cours d’une apparition, comme si nous  avions pu « photographier » chaque état particulier et temps subtil du mouvement de l’apparaître. Cela nous interpelle aussi sur le nombre, une suite de 6 ainsi que sur la taille 180x90 cm à une échelle relative à cette figure qui présente des dimensions hors normes. 

Le diaphane

Á partir de la source principale de la série, c’est le spectre des différentes qualités de la transparence jusqu’au « diaphane incarné » qui nous fascine sur ce mode de l’apparition. Nous avons une problématique du « diaphane » qu’Emmanuel Lesgourgues rejoue en actualisant cette théorie d´Aristote dans son De Anima (Aristote , Traité de l’âme, ed Les Belles Lettres, PARIS 1966). Pour lui  la couleur apparaît par le diaphane qui est aussi lumière. Il est tout à la fois l'incolore du milieu qui s'éclaire et ce qui se colore en chaque corps. Le diaphane est cette qualité sensible ayant le pouvoir de mettre en acte la couleur, ce sensible propre de la vue donc de toute possibilité de la perception. Ce que l’œil voit serait donc aussi ce qui lui permet de voir. Le diaphane pourrait être un espace intermédiaire, à la fois milieu perceptif de la vision et structure de la visibilité. Aristote suggère aussi l’hypothèse que le diaphane, réalisé en entéléchie, est également “présent dans le corps éternel situé dans la région supérieure de l’univers”, mais aussi, point important, engendré par l’action de celui-ci. Ainsi le diaphane, contenu dans le premier corps céleste et déployé dans l’univers, relie le monde sublunaire et le cosmos supra-lunaire, terre et sphères célestes, matière sensible et matière subtile, espace perceptif et lieu originaire du mouvement où, de toute éternité, se meut le premier moteur inamovible, véritable être divin. Nous avons affaire dans cette série que nous propose Emmanuel Lesgourgues, à un entrelacement singulier : à la fois la couleur visible du corps et une originelle transparence de l’Immaculée Conception.

 

L’intercession 

L’apparition dans cette suite pose une notion, celle de « l’intercession » qui dans la religion chrétienne, donne celle-ci comme une prière de demande en faveur de quelqu’un. La Vierge Marie est dans cette suite une intercesseuse. L’intercesseuse dans le dogme chrétien, est celle qui se substitue aux personnes pour qui elle porte les fardeaux, afin de supplier Dieu en leur faveur. L’amour humain ne suffit pas, il faut le coeur de Dieu, selon son coeur et son amour pour que l’intercession soit vivante et efficace. Voilà l’engagement artistique que nous soumet Emmanuel Lesgourgues, à savoir une profonde réflexion sur cette notion où intércéder doit être cette bienveillance pour toutes les personnes et toutes les situations, même si nous ne comprenons pas toujours ce qui se passe durant ces intercessions, nous devrons juste être disposé à être sensible au Divin.

 

Jean-Claude Thévenin