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HYALOGENÈSE

Hyalogenèse — UNE LECTURE POST-HUMANISTE ET THÉORIQUE DU VIVANT

 

L’émergence : une ontologie de la genèse

Les dessins, les actes picturaux d’Emmanuel Lesgourgues ne représentent pas des formes ; ils donnent à voir des conditions d’apparition, des naissances de configurations. Dans une perspective post-humaniste, l’émergence n’est plus un phénomène centré sur le sujet humain, mais, une auto-organisation des forces, un devenir-monde qui ne dépend ni du regard ni de l’intention, une dynamique proche des modèles biologiques, géologiques ou atmosphériques. Lesgourgues capte ces dynamiques pré-humaines, infra-formelles, il travaille le vivant avant les espèces, la morphogenèse avant le nom, la forme avant la reconnaissance. Son œuvre se situe dans ce point critique où rien n’est encore assignable : l’espace où les choses, avant d’être choses, sont phénomènes.

Les systèmes vivants non-humains : la logique du réseau

La série Hyalogenèse évoque des systèmes qui semblent : cellulaires, végétaux, embryologiques, mycéliens, atmosphériquement diffus. Il ne s’agit pas d’imitation biologique, mais d’une isomorphie profonde. Lesgourgues adopte les modes d’organisation du vivant — prolifération, ramification, diffusion, réticulation — plutôt que ses formes visibles.

On ne regarde pas des cellules : on regarde comment prolifère une cellule. On ne regarde pas un micro-organisme : on regarde l’énergie qui le traverse. Cela inscrit son œuvre dans une conception du vivant devenu système, flux, réseau, non entité close.

La porosité des formes : vers une esthétique du seuil

Dans le post-humanisme, les frontières rigides, humain/non-humain, forme/informe, sujet/objet, se dissolvent. Lesgourgues travaille exactement dans cette zone poreuse, où : la ligne devient membrane, la couleur devient milieu, la forme devient respiration, le contour devient vibration. La porosité n’est pas un effet formel, c’est une ontologie. Elle rend le visible traversable, respirant, perméable à ses propres émergences. Ses œuvres ne montrent pas “des choses”, mais des seuils où les choses se font et se défont.

Anthropocène : un visible en mutation

Dans le contexte de l’Anthropocène, la visibilité n’est plus un stable décor du monde. Elle est en crise : instable, trouée, vibrante. Lesgourgues ne représente pas la crise, il incarne sa logique : dissolution des formes fixées, montée des flux, hybridation permanente, effacement progressif du centre humain. Sa pratique correspond à une sensibilité contemporaine où le monde n’est plus donné, mais en perpétuelle réorganisation, écologique,atmosphérique, systémique.

Non-centralité du corps humain : le corps vibratoire

Le « corps vibratoire » que Emmanuel introduit prend ici toute son ampleur. Ce n’est plus un corps humain, ni même un corps organique : c’est un corps-système, un corps-milieu, un corps-affect. Il n’a pas de frontières, pas d’anatomie, pas de hiérarchie interne. Il n’existe que dans l’oscillation, la tension, la propagation. En cela, il est profondément post-humain : un corps qui n’a pas besoin d’être humain pour être sensible, affectant, vivant.

ANALYSE DANS LE CADRE DES ÉTUDES VISUELLES

Avec W. J. T. Mitchell : les images comme êtres vivants

Mitchell pose une question essentielle : What do pictures want?
Lesgourgues semble faire émerger des images qui veulent apparaître, qui cherchent à : respirer, s’organiser, vibrer, se propager. Les images ne sont plus des représentations mais des agents, des organismes qui se composent et se décomposent sous nos yeux. L’image n’est pas un résultat : elle est un vivant.

Avec Jonathan Crary : la condition perceptive contemporaine

Crary analyse un monde où la perception est fragmentée, saturée, instable. Lesgourgues offre un contre-modèle : une visibilité précaire mais unifiée, où l’instabilité devient: richesse, vibration, apparition. Ses dessins, ses peintures restaurent la possibilité d’un regard continu, attentif, lent, une vision qui s’inscrit dans une temporalité de maturation, presque pré-numérique.

Avec Georges Didi-Huberman : survivances, scintillements, apparitions

Didi-Huberman pense le visible comme quelque chose qui apparaît, disparaît, revient, comme une combustion intermittente. Lesgourgues travaille exactement cette logique : formes « en feu doux », couleurs qui se soulèvent puis s’effacent, gestes qui persistent sous forme de brumes, intensités qui hantent la toile. On peut parler ici d’une archéologie du presque, d’un surgissement fragile du visible qui n’a jamais fini d’advenir.

Avec Barbara Maria Stafford : la cognition visuelle et les systèmes naturels

Stafford étudie la relation entre images, structures naturelles et cognition. Le travail de Lesgourgues met précisément en scène : la pensée par le flux, la perception par propagation, la cognition comme cartographie du vivant. Ses œuvres fonctionnent à la manière des systèmes biologiques : elles pensent en se déployant, en se modifiant, en s’ajustant. Le dessin, la couleur deviennent  un organe cognitif, un instrument de compréhension du monde sensible. C’est une esthétique de la vibration post-humaine.

En combinant l’ontologie du vivant, la théorie des images et la crise de l’Anthropocène, l’œuvre de Lesgourgues : décentre l’humain, déplace la forme, dissout la matière stable, propose une visibilité en état d’incandescence, fait du dessin une intelligence du monde et de la couleur une énergie du vivant. Il entre ainsi dans une zone esthétique nouvelle : un art de la vibration comme condition du visible.

Texte de Jean-Claude Thevenin / juin 2026

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